Le petit chat est mort


Oui je sais, c’est un peu plat et insipide de dire ça comme ça. Parce que ce n’était pas n’importe quel chat. C’était le tien. Le gros matou qui se frottait contre tes jambes pour t’imprégner de son odeur de mâle et te marquer comme étant sienne. Celui qui, jaloux du temps que tu me consacrais, venait marcher sur ton clavier pour te rappeler à tes obligations.de maîtresse carressante.

Il t’avait été offert, je suppose, sous forme d’une petite boule de poils peut-être pas encore totalement sevrée. Je t’imagine jouant à la maman, le nourrissant à l’un de ces biberons jouets remplis de bonbons à l’usage des enfants et reconverti en mamelle de fortune, le faisant têter au creux de tes bras, serrés contre ta poitrine de petite fille. Puis, repu, s’endormir dans ta paume, minaudant dans ses rêves de chaton, jouant les yeux fermés avec ton petit doigt qu’il tétouille plus par jeu et gourmandise que de faim réelle.

À ce moment là tu as été sa maman. Puis sa soeur lorsque vous avez grandi ensemble, vous entraînant l’un l’autre dans une spirale sans fin de bêtises félines et de chatteries calines. Les chatouilles dans l’herbe du jardin, les combats pour de rire, main potelée contre patte de velours, le fou rire à essayer de le faire descendre du rideau du salon, l’angoisse que ta mère ne finisse par remarquer les petites marques de ses griffes sur les voilages. «Oh, des mites probablement. Ah c’est du synthétique ? Je n’y peux rien si elles ont des goûts bizarres. Je ne vais pas leur embuquer du coton à la pince à épiler quand même !» Suivi d’un sourire complice à ton compagnon de délires.

Ta première angoisse aussi lorsque, lui déjà adulte et toi encore fille, il a passé sa première nuit dehors sans t’avoir prévenu de son intention de découcher. Et son air ravi, même pas fatigué d’avoir miaulé toute la nuit lorsqu’au petit matin il s’est faufilé dès l’ouverture de la porte pour se frotter contre toi comme pour éponger tes larmes et te demander pardon de ta nuit blanche. Et exiger sa coupe de lait.

Tu n’as pas vu venir, et tu en douterais encore si j’osais te le dire, le moment où, à ton premier sang, il ne t’a plus considéré comme un simple hochet intelligent et complaisant mais comme un membre de son harem, la femelle d’attache, celle à laquelle on revient toujours et auprès de qui il suffit de ronronner pour avoir son dû de caresses et câlins.

Et puis tu as grandi.
Et lui, tu ne l’as pas vu, mais il a pris de l’âge. Peut-être même que ton départ à la ville, pour tes études, a accéléré son vieillissement. Ainsi que le fait qu’il ait peut-être senti, maintenant, qu’il n’est plus le seul mâle dans ta vie. Cet amour qui, faisant battre ton cœur a pu modifier tes phéromones et influer sur son psychisme animal. Et peut être ainsi favoriser la progression du crabe sournois qui, déjà, le rongeait en silence mais qu’il feignait d’ignorer tout empreint qu’il était de sa superbe arrogance féline.

Jusqu’à ce qu’un jour la nouvelle tombe. Sèche comme une dépêche sur les télescripteurs d’une agence de presse. Tranchante et irrémédiable comme le couperet d’une guillotine, quand bien même elle sanctionnerait une erreur judiciaire. Au retour d’une dure semaine d’études alors que, entre examens à préparer, amour lointain et amitié compliquée, tu avais besoin de bien d’autre chose que d’un chagrin de plus à gérer.

Cancer.

Quoi de plus cruel et inéluctable que ces deux simples syllabes ? Était-ce bien là l’intention de tes parents, lorsqu’ils t’ont doté de ce compagnon, de te fournir ainsi l’apprentissage du deuil et de la mort ?

Ton deuil tu l’as fait finalement. Par anticipation. Prévenue, tu as pu te faire à l’idée de sa perte alors que, loin de chez toi et loin de lui tu pouvais petit à petit le considérer comme définitivement parti. Tu as eu la pudeur de réserver tes larmes pour ce moment d’éloignement, afin qu’il ne les sente pas. Mais il a eu le courage de t’attendre. D’attendre que, enfin libérée de tes obligations estudiantines tu reviennes une dernière fois à son chevet assister à son trépas.

Une petite piqûre, pour un dernier sommeil dont on nous dit qu’il sera peuplé de rêves agréables, de courses sans fin après des souris de lait et de miel, de souvenirs de tous les bons moments que vous avez vécu ensemble. Est-ce bien vrai ? Il faut le croire. On n’a aucun moyen de le vérifier et en douter serait comme une insulte à sa mémoire.

Au matin, il est mort et tu n’as plus de larmes. La vie impose sa dictature du quotidien et il faut faire face. Tu n’as besoin de rien. Ou en tout cas surtout pas d’une compassion sucrée et pleine de larmes qui oserait te dire «t’en fais pas mon doudou, ça va passer». Parce que ça ne passera pas, il ne reviendra pas et que la simple idée que l’on te console suffirait à ressusciter un torrent de larmes de petite fille. Mais tu es adulte. Tu ne peux pas pleurer comme ça, ton monde ne le permet pas.

Alors je pleure pour toi. Mon monde n’existe pas sans toi, tu le savais déjà. Aussi sans même te le dire je te prends la peine que tu m’as dite, la fais mienne et pleure sur ce chat que je ne connaissais pas.
Tu m’en avais parlé juste pour que je le sache, au nom de notre amitié. Tout en me refusant en même temps de te dire que je partage et je comprends. Ni même de tout simplement en accuser réception. Parce que notre amitié justement est également faite de ça, parce que j’étais l’un des seuls à savoir ce qu’il représentait pour toi, parce qu’on n’a pas besoin de larmoyer l’un dans les bras de l’autre pour se comprendre et partager des moments comme celui-là.

Tout ce dont tu as besoin c’est de rire et de respirer pour transcender ta peine. C’est une chose que je ne peux pour l’instant pas faire pour toi, mais j’ai demandé à un ange de veiller sur toi. Moi, je pleure pour toi afin que toi, tu ne pleures pas. Je ne te le dirai pas, je ne te l’écrirai pas et si je le met ici c’est justement parce que je sais que tu n’y viens pas.

Tu le sais au point qu’il n’est pas besoin de te le dire, à toi qui m’a attribué un nom secret, un nom qui signifie ami, fidèle ami : Je pense à toi, amie de mon amitié.

À propos de grmin

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