Un sourire à la fenêtre.


Ce texte n'est pas autobiographique, n'ayez donc pas de scrupules à laisser des commentaires.

Pourquoi la glace flotte ? Comment fait la mouche pour tenir sur une vitre ? Pourquoi le mercure est-il liquide ? Comment fait le gerris pour courir sur l'eau ?
Toute sa vie n'a été qu'une succession de "comment" et de "pourquoi". Son petit carnet rouge à spirale à la main, toute sa vie il avait harcelé les adultes, les poursuivant de ses questions sans sens. Mais quel adulte a t'il jamais trouvé du sens une question d'enfant ? Le tungstène fond à 3410°. La densité de l'or est de 19.5 kg/dm3.

Alors il se rabattait sur les dictionnaires et les encyclopédies pour y puiser sa matière. Et il notait, et il classait dans son carnet rouge, profitant à l'occasion d'un magazine scientifique glané dans la salle d'attente du médecin pour rajouter une décimale ici, intercaler une valeur par là.
Il lui fallait savoir, il lui fallait des réponses. Il n'avait pas forcément les questions qu'il fallait mais toutes les réponses lui convenaient, à partir du moment où c'étaient des certitudes et non des spéculations. Quand il serait grand il serait astronaute.

Pour lui, il n'y avait de science que dite "dure" : physique, chimie, mathématique ... La géographie ne l'intéressait que pour sa partie physique mais l'économie n'existait pas. Quand à la biologie, elle restait condamnée dans les limbes, entachée de suspicion et de flou jusqu'à ce que l'on sache reconstituer la vie en laboratoire. Le reste, philosophie, ethnologie et tout ce qui est "sciences humaines", ce n'était que du vent, de la poudre aux yeux, une auberge espagnole où chacun pouvait prétendre avoir raison en prêchant pour sa paroisse. Bref, de la religion. Seule l'histoire trouvait grâce à ses yeux dans la mesure où elle concernait des faits avérés et maintes fois recoupés et vérifiés, et qu'elle décrivait des évènements qui s'enchaînaient les uns aux autres avec une logique sans faille dans une succession de causes et d'effets.

Il crut trouver son sauveur en Descartes. Le doute et la remise en cause comme aiguillons de la connaissance mais, quoi, réduire l'animal à une simple machine, un automate guerre plus évolué que le canard de Vaucanson, non. C'était trop simpliste, un flagrant délit de foutaise que, même avec les connaissances limitées de l'époque, un honnête homme n'aurait pas du formuler en prétendant tenir là l'explication de la vie.
Justement, pourquoi la vie ? Pourquoi la mort ? Pourquoi la maladie qui l'avait laissé seul au monde si jeune ? Quand il serait grand il serait docteur.

Certes il avait eu de la chance. La famille qui l'avait recueilli faisait tout son possible pour qu'il se sente comme chez lui. L'aimaient-ils ? Il ne saurait le dire parce que, de toute façon, ça ne voulait rien dire. C'est quoi l'amour ? C'est intangible, ce n'est pas mesurable, ce n'est pas dans le petit carnet rouge. Mais ils lui prodiguaient suffisamment de marques d'affection pour qu'il ne se sente pas exclu, ne faisant aucune différence entre lui et leur propre fille si ce n'est, et il leur en rendait grâce, qu'ils n'entretenaient pas l'illusion d'une fausse famille tentant de lui faire oublier qui il était et d'où il venait.
Il se sentait chez lui, d'ailleurs. Ou, en tout cas, il ne se serait pas senti moins étranger si ces parents avaient été les siens. Il avait la certitude que même si les circonstances n'avaient pas fait qu'il eut été contraint de changer de famille, il aurait été le même. Pas un enfant "difficile", non, pas vraiment, pas dans le sens qui fait mettre le feu aux meules de foin ou attacher des casseroles aux queues des chiens, mais difficile quand même. Difficile dans la mesure où rien ne le satisfaisait, rien n'était jamais assez "vrai", personne ne le touchait assez pour qu'il se lie. Quelques relations certes mais aucun ami. Personne.
Sauf Lliane.

Il se souviendrait toujours de leur première rencontre, lorsqu'il était arrivé dans sa famille, un matin de très bonne heure. Un regard, un seul, où ils s'étaient reconnus, puis la fuite. Elle derrière la robe de sa maman, lui derrière les jambes de l'assistante sociale et de son mari. Il n'avait consenti à en sortir et à rencontrer ses nouveaux parents que parce qu'elle même restait cachée mais il l'imaginait bien là, lui tirant mentalement la langue alors qu'il ne pouvait la voir.

La glace avait été très vite rompue, dès le petit déjeuner qui avait suivi, alors qu'il utilisait sa cuillère comme un toboggan sur lequel il faisait glisser ses morceaux de sucre en attendant, pour les lâcher, qu'un troupeau de petites bulles tournantes passe devant sa rampe de lancement improvisée afin de lui servir de cible. Le sucre, en fondant, éructait un nouveau chapelet de bulles et tout recommençait.
Ils s'étaient observés par dessus la frontière de leurs bols et il avait vu qu'elle l'imitait : ce fut leur premier rire, le premier d'une longue série.
Puis il but son chocolat sans le remuer car il n'aimait pas qu'il soit trop sucré.

Toute sa vie devint alors une longue partie de cache-cache. Chercher Lliane, la fuir, respecter les moments où elle semblait vouloir rester seule, se rendre visible pour les fois où elle pouvait avoir envie de chercher sa compagnie.
Cette fille était extraordinaire. Elle ne disait rien, ou si peu, mais en même temps elle donnait toutes les réponses. Économe de ses mots, elle les lâchait comme une huitre ses perles et il convenait de la même manière de les examiner sous tous les éclairages afin d'en saisir tout l'orient. Chacun de ses mots était un diamant patiemment taillé qui resplendissait de mille éclats sur chacune des facettes finement ciselée. Chacune des ses phrases était un bonzaï vénérable, qui avait mis un temps incommensurable à murir tout en, pincé et élagué par l'art millénaire d'un jardinier chinois, ne dépassant jamais la taille d'une plante en pot.
En fait, elle lui rappelait le rasoir d'Occam : Entia non sunt multiplicanda praeter necessitatem. Il était resté toujours aussi avide de connaissance et d'absolu et la plupart de ses silences continuaient à l'irriter mais c'est auprès d'elle qu'il avait appris la saveur douce-amère de l'attente, la délivrance lorsqu'elle s'achève, les trésors du minimalisme. C'est elle qui lui avait, par son exemple, fait finalement comprendre ce concept mathématiques avancées qu'il avait trouvé dans les livres sans jamais vraiment l'admettre : il y a des propositions qui sont indécidables.

D'une certaine manière, ce fut sa ruine. Tous les pavés de certitude qu'il avait assemblés autour de lui pour se confectionner ce cocon robuste et douillet qui le protégeait de la vie s'écroulaient comme un château de cartes.
D'une autre manière, ce fut sa rédemption. Ces briques d'incertitude constitueraient les fenêtres de sa tour d'ivoire, celles à travers lesquelles il pourrait continuer à contempler le sourire de Lliane.
Plus tard, il sera écrivain.

URL raccourcie de ce texte : http://twlr.me/4q7

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One response to “Un sourire à la fenêtre.

  • petiteselkie

    J’adore .la vie n’est qu’incertitude certes mais si on avait que des certitudes et que tout nous arrivait sans que l’on ne fasse aucun effort ni rien pour changer.je prefere changer pour ma part et advienne que pourra .
    .

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