Éloge de la ligne droite


grmin rêvait.


Il s’arrêta une fois encore pour faire le point et récapituler ses instructions de route. Elles étaient simples, mais le relief est toujours difficile à interpréter en montagne. Surtout lorsqu’une épaisse couche de neige en adoucit les contours comme maintenant
Bon. Il avait passé la montée raide en forêt, les mélèzes dénudés remplaçant peu à peu les épicéas, et atteint le plateau où elle s’arrêtait. Le tapis blanc omniprésent empêchait d’en avoir la certitude mais il se trouvait vraisemblablement sur un alpage. Pourvu qu’il n’en rencontre pas le génie …

Il avait ensuite suivi la ligne de plus faible pente en direction du sommet le plus élevé, à l’est. C’est là que, la couche de neige s’épaississant, il avait du passer ses « chausse-neige », une sorte de treillis de boyaux séchés, montés sur un châssis oblong et rattachés par des lanières de cuir à ses chaussures de marche. Ainsi équipé, il s’enfonçait à peine dans la neige même si, léger inconvénient, il était obligé d’écarter légèrement les jambes en marchant afin de ne pas se faire des nœuds dans les balais.

torrent trop tumultueux pour être gelé

jusqu’à ce que sa progression soit interrompue par le cours d’un torrent trop tumultueux pour être gelé.

Il avait continué ainsi, sur le sentier en balcon – ou tout du moins ce qui s’en devinait sous la couche de neige – jusqu’à ce que sa progression soit interrompue par le cours d’un torrent trop tumultueux pour être gelé. S’il y avait eu un pont, il avait disparu. Et bien que la traversée ne soit pas très large, son abord était dangereux : les berges, abruptes, étaient couvertes d’une neige épaisse dissimulant des cailloux d’apparence instable. Il était impossible de traverser à cet endroit.
Comme il savait qu’il devait continuer à prendre de l’altitude, c’est vers l’amont qu’il décida de chercher un gué, d’autant plus qu’en aval, le plateau s’interrompait brusquement par une descente raide à travers bois, homologue à celle qu’il avait gravie pour s’élever jusqu’ici, mais sans sentier. Et il ne se sentait pas le courage de la redescendre pour la remonter aussitôt.
Il trouva finalement assez vite un passage qu’il franchit sans plus de difficultés. Mais cet écart avait décalé sa progression et un mamelon lui cachait le pic lui servant de repère. Il dut donc se résoudre à perdre l’altitude gagnée afin de revenir à son précédent niveau et se recaler dans l’axe de la progression à suivre. C’était là une entorse à sa feuille de route, mais elle avait été établie à la belle saison et ne pouvait donc pas prendre en compte les difficultés dues aux conditions hivernales.
Parce que les instructions étaient bien claires et il devait maintenant se déplacer en ligne droite d’un point de repère à l’autre, même si un chemin plus praticable semblait s’offrir à son choix. Même s’il ne manquerait certainement pas de pester intérieurement contre le fait de mettre une demi-heure à faire un trajet qui ne lui aurait demandé que dix minutes en temps normal, il se disait qu’une telle contrainte devait avoir sa raison d’être et qu’il fallait donc composer avec. Aussi, il espérait que le petit détour qu’il avait du effectuer pour franchir le torrent ne porterait pas préjudice à sa mission et qu’il l’avait rattrapé du mieux possible.

C’est alors qu’il aperçut enfin l’arbre solitaire. En temps normal, il l’aurait remarqué de loin et l’aurait trouvé haut et majestueux. Mais là, il ne l’avait vu qu’une fois le nez dessus, ou presque. Et encore, il avait failli passer à côté en fait. Autant pour les variations d’itinéraire dont il fallait bien suivre les instructions à la lettre, donc.
En effet, la neige s’était arrêté de tomber et la luminosité était telle qu’il était obligé de plisser les yeux en permanence afin de ne pas être ébloui, ce qui rétrécissait son champ de vision. Il lui arrivait même de les fermer complètement quelques instants et de continuer ainsi à l’aveuglette, espérant ne pas être pris en traître par un défaut du terrain qu’il aurait eu la malchance de ne pas repérer lors de son coup d’œil précédent.

Ca ne pouvait pas continuer comme ça.

A l’abri de la ramure imposante qui ménageait enfin sa rétine, il eut une idée : l’écorce, rouge et épaisse, se desquamait en plaques de taille variable. De l’ordre d’un pouce en général, mais certaines étaient plus grosses. Il en repéra une, à moitié détachée, longue comme la main mais deux fois moins large. Il finit de la dégager puis ôta ses gants et plaqua sa paume contre la blessure de l’arbre, comme pour le remercier d’avoir consenti à se sacrifice qui allait lui sauver la vue. Puis, avec son canif, il ménagea deux entailles horizontales alignées l’une à la suite de l’autre dans la longueur de l’écorce puis perça à chaque extrémité un petit trou dans lequel il passa l’un des nombreux liens, cordelettes et autres attaches qu’il avait toujours sur lui en prévision d’une pareille éventualité. Il essaya le loup ainsi confectionné mais trouva qu’il était mal ajusté : en équilibre sur l’arête du nez, il ballottait sans cesse d’un côté ou de l’autre et laissait passer trop de lumière du côté qui décollait.
Il reprit donc son masque et le coupa en deux par le milieu, entre les deux fenêtres, et le transforma en une paire de lunettes qui s’ajustaient parfaitement tout en atténuant très fortement la luminosité.

Ainsi paré, il put chercher son repère suivant : une nuée d’oiseaux montant en colonne depuis un point situé à quelque distance de là. Ils étaient trop éloignés pour qu’on puisse en évaluer la taille ou la couleur. Chocards à bec jaune ou vautours fauves ? De la réponse à cette question dépendrait certainement l’issue de sa quête. Mais pour le savoir, il lui faudrait encore traverser le lac. En ligne droite.

Il tapota la poudre blanche accumulée sur ses chausse-neige et quitta l’abri du pin. Une chape de neige se déversa tout entière dans son cou lorsqu’il eut la maladresse de heurter une branche en passant, mais il n’en eut cure. De toutes façons, il allait se remettre à neiger et il fallait qu’il trouve ses repères avant qu’ils ne soient fondus dans un brouillard sans forme. Il se résolut donc, tant pis, à perdre le temps nécessaire pour mettre en œuvre son aiguille magique. Le rituel d’invocation en était assez long et complexe et ne souffrait pas d’entorse.
Il revint donc à l’abri du pin, ôta son masque, prit une tasse dans son sac, sacrifia un peu de sa précieuse réserve d’eau pour l’emplir, mais ce n’était pas un vrai problème. Il la reconstituerai avec de la neige, si elle consentait à se fondre dans l’eau qui restait dans sa gourde.
Il ouvrit ensuite l’étui dans lequel il conservait son aiguille et en extrait tout d’abord une petite feuille de papier de soie qu’il déposa sur l’eau, dans la tasse. Enfin, il déposa doucement l’aiguille par-dessus.
Le papier, imbibé d’eau finit par couler, laissant flotter l’aiguille retenue par la tension superficielle de l’eau. Libérée de l’emprise de la feuille, l’aiguille se mit à tourner jusqu’à se trouver dans une orientation qui la satisfasse, et s’y tienne.
Alors commença la partie la plus délicate de l’opération : faire tout doucement tourner la tasse autour de son axe, de manière à en pointer l’anse en direction de la colonne d’oiseaux vers laquelle il voulait se rendre. Il ne fallait surtout pas que pendant la manœuvre, l’eau ne soit trop agitée sous peine de faire couler l’aiguille, ni que le mouvement ne soit trop ample et ne fasse que l’aiguille se colle aux parois du récipient. Dans un cas comme dans l’autre, tout serait à recommencer.
Finalement, tout se déroula sans encombres. Il nota mentalement l’angle que l’anse de la tasse formait avec l’aiguille puis la récupéra, but l’eau, rangea ses affaires et enfouit la feuille de papier mouillée dans une de ses poches. Une fois sèche, elle servirait à allumer le feu.
Il rajusta les lanières de ses chausse-neige, réajusta son sac, chaussa à nouveau ses lunettes à fentes et sortit du couvert du pin. Jeta un regard à l’entour, histoire de confirmer la direction à prendre et là, surprise, les montagnes n’avaient plus de sommet ! Leur pente resplendissait au soleil mais elle était barrée, aux deux-tiers de la hauteur, par le moutonnement ouaté d’un nuage qui descendait doucement en dessinant des volutes serpentines. Le beau temps n’aller pas durer, raison de plus pour se mettre en route sans tarder.

Malgré ses protections oculaires, il avait du mal à distinguer le relief blanc sur blanc. Plus d’une fois, contraint à la ligne droite pour sa navigation, il ne dut qu’à la souplesse de sa démarche qui lui plaçait des yeux dans les genoux de ne pas trébucher, surpris par une « marche » descendant plus fort que prévu. Il finit quand même, au moins une fois, par se retrouver les fesses dans la neige et du, pour ne pas dévier, se retourner afin de se replacer dans l’alignement des empreintes qu’il avait laissé jusque là.

Il chemina ainsi jusqu’au lit d’un petit ruisseau qui se jetait, selon toute vraisemblance, dans le lac à traverser. Mais celui-ci était tellement obstrué par la neige qu’il fut vite oublié. Le danger serait venu, en fait, d’une éventuelle avalanche sur l’amont, à droite. Il ne put réprimer un frisson et décida, pour plus de sécurité, d’attaquer promptement l’ascension du talus d’en face au lieu de suivre le thalweg jusqu’au lac. La pente était telle qu’il devait se tailler des escaliers dans la fraîche, en plantant ses pieds directement à même le mur puis en tassant la neige sous son pas pour s’élever enfin.
Il fut vite au sommet, se retourna pour constater qu’il n’avait guère dévié mais ne fut pas pour autant au bout de ses peines : à partir de maintenant, et malgré son équipement, chacun des pas qu’il faisait l’enfonçait dans la poudreuse jusqu’à mi-cuisses !
Un dernier talus à descendre en courant dans la neige et il se trouva sur la surface du lac gelé. Pas sur la glace, bien sûr mais toujours sur une épaisse couche de neige blanche et vierge, sur laquelle jamais la main de l’homme n’avait posé le pied.
Chose étonnante, la surface du lac n’était pas absolument plane. Des traces d’animaux y formaient des sillons sur lesquels on s’enfonçait moitié moins. Dommage qu’il soit impossible de les suivre sans déroger aux instructions.
En d’autres endroits, la neige soufflée par le vent s’amassait en congères. Ce phénomène s’accentuait à l’une des extrémités du lac, faisant que l’on ne voyait pas dans cette direction où il s’arrêtait exactement, la neige fondant la rive en une pente graduelle qui devenait ensuite montagne. C’est du sommet d’une de ces congères qu’il remarqua le trou dans la glace, qui laissait libre une petite étendue d’eau noire.

Il décida d’abandonner temporairement sa ligne droite pour se détourner vers cette curiosité, en espérant que la glace conserve sa solidité jusqu’au voisinage de l’ouverture.
A y voir de plus près, ce n’était certainement pas un phénomène naturel, du à un amincissement de la glace ou à une résurgence d’eau chaude. Le trou faisait un bon mètre de diamètre et l’on voyait que la couche de glace au-dessus de l’eau était épaisse d’une bonne dizaine de centimètres. Si l’on ajoutait la proportion invisible, en dessous, il n’était pas question qu’elle cède à l’improviste.

Mais qu’est-ce qui avait donc pu creuser une telle ouverture et la maintenir en état ?
A ce moment, des remous et des ondulations se matérialisèrent dans l’eau libre. Puis, des bulles apparurent. Une forme s’approcha de la surface et en émergea, lâchant aussitôt une bouffée d’air qui se condensa immédiatement en buée puis en neige. Le reste du corps apparut alors que la créature s’extrayait de là pour ramper sur la glace.
Un phogleur.

Un phogleur.

Un phogleur.

Durant la durée approximative du quart d’un clin d’œil, il regretta de ne pas avoir de harpon à portée de main, mais il regretta aussitôt sa pensée coupable. Le phogleur ne lui avait rien fait, il n’avait besoin de sa viande ni de sa peau ou de sa graisse et il constituait un si beau spectacle à regarder que songer à le tuer en devenait une pensée carrément obscène.
La neige se remit à tomber, mettant fin à l’éclaircie. Tout doucement d’abord, puis de plus en plus fort, presqu’à l’horizontale, portée par un vent qui transformait les flocons en autant de fléchettes à la morsure cristalline.
Il tourna le dos au vent afin de se réajuster en vitesse, s’éloigna du trou de phogleur de manière à retrouver son alignement avant que ses empreintes ne soient masquées par la neige tombante ou érodées par le vent, se frotta les yeux afin d’en éliminer la poussière d’écorce rouge, légèrement irritante, puis renfila ses lunettes protectrices. Un dernier coup d’œil vers le point à rallier avant qu’il ne devienne invisible et, en route.

Les oiseaux avaient disparu avec le blizzard naissant. Et maintenant qu’il approchait de l’autre rive du lac, le point au-dessus duquel ils avaient tourné était désormais invisible, masqué par un ressaut du terrain. Une autre raison de se déplacer en droite ligne d’un point à l’autre. La rareté des repères, le faible relief, tué par l’absence de contraste du blanc sur le blanc ainsi que la chute de la visibilité faisaient qu’on ne devait compter que sur ses propres ressources pour conserver sa route.

La berge devait maintenant être atteinte. Estompée par l’épaisse couche de neige, son emplacement n’était pas facile à déterminer avec précision. Mais une fois élevé de quelques mètres encore et parvenu sur une surface presque plane, un rocher lui confirma que le lac avait cédé sa place à la terre ferme.
Le vent qui avait ramené la neige s’était calmé maintenant. Tombé, même. Mais les flocons tombaient encore dans une sorte de pluie ouatée de gros cristaux floconneux.
Cependant, les oiseaux n’étaient pas encore revenus.
N’étant pas certain de ne pas s’être perdu, il se résolut à utiliser à nouveau son aiguille magique. L’angle qu’elle faisait avec l’orientation qu’il suivait était le même que celui qu’il avait relevé sous le pin, lors de son dernier point. Il était donc dans la bonne direction. Tout au plus s’était-il déporté légèrement d’un côté ou de l’autre, sans plus.

C’est alors qu’il vit son premier oiseau, plus petit qu’il ne l’avait cru, de loin. Une niverolle. Elle se pose sur un sorbier tout proche, tout paré d’une floraison de baies rouges enchâssées dans un écrin de neige et de glace. Ce devait être là ce qui attirait ces oiseaux tout à l’heure. D’autres oiseaux étaient revenus et ils se relayaient maintenant en une noria tchip-tchippante, se gobergeant de ces baies qui semblaient aussi délicieuses qu’innépuisables.
Il était donc rendu, ou presque. Ce qu’il cherchait était forcément à proximité, il n’y avait qu’à chercher à l’entour.
En effet, dans l’alignement de l’arbre se trouvait une forme allongée, comme un petit tumulus blanc.
Il se demanda quelle pouvait donc être la chose cachée ainsi sous toute cette neige quand il remarqua une discontinuité à l’endroit où la forme rejoignait le champ de neige, comme si elle était posée sur un plateau, un rocher ou … une table sacrificielle !

Il se précipita aussitôt vers le tumulus. Malgré ses chausse-neige, il s’enfonçait désormais jusqu’à la taille. Il atteignit enfin le bout de la table, déblaya fébrilement la neige à l’extrémité du tas la plus proche de lui. Perdu : les pieds ! Vite, il nagea plus qu’il ne courut jusqu’à l’autre extrémité, reprit sa respiration et s’astreignit au calme. Doucement, il creusa dans la couche aérienne de poudre cristalline.

Il arriva vite au visage endormi.
Un moment, il l’imagina bleui par le froid et craignit le pire, mais non. Il était juste pâle, avec un brin de roseur aux joues et à la pointe du nez. Un souffle de buée finit de le rassurer : elle était bien vivante. La neige avait agit comme un cocon, la protégeant du froid. Enfin, le cri put percer la barrière de son angoisse :
– « Ellenwen ! »
La réponse ne se fit pas attendre :
– « Chut, tais-toi, j’écoute tomber la neige ! »

Elle secoua sa tête, la dégageant entièrement de la neige, faisant onduler sa longue chevelure en une tempête blonde mêlée d’un essaim de gouttelettes blanches. Son rire tintinnabula comme ces doigts de glace creuse qui cèdent en cascade au premier soleil du printemps.
– « Allons, cesse donc de me regarder avec ces yeux en ronds de flans et accompagne-moi plutôt au chalet. Un chocolat chaud nous y attend.
Ah, j’oubliais, tu as gagné ! Demain, c’est moi qui compte. »

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